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Texte libre

Sauf mention, les textes sont de Nino.
Les catégories Préhistoire et Moyen-Age appartiennent au passé, mais sont encore vivaces.
La Renaissance est inspirée du présent et des visites d'autres blogs.
Le Futur viendra bien assez tôt...

Moyen-Age

Vendredi 28 avril 2006

       Parfois, quand trop d'images sont présentes, ou à l'inverse, lorsqu'elles manquent cruellement, les sons d'une personne sont présents, infiniment. Il y a la tonalité de la voix tout d'abord, reflet de son humeur, mais surtout miroir de son esprit. Une voix à peine rauque, des mots qui se bousculent ou hésitent, mais toujours caressants à mon oreille. Un flot musical un jour d'enthousiasme, un barrage fragile un jour de blues, barrage qui se rompt quelquefois et laisse échapper les souffrances d'une voix sourde.

       Il y a aussi, lorsqu'elle murmure une confidence ou un compliment, ce sentiment d'être privilégié, seul à entendre cette musique. Les instants de bonheur ou de surprise provoquent un petit cri aigü, comme si l'enfance ressurgissait. Même son sourire est bruyant, assourdissant, affolant, lorsqu'il me parvient si pur. Dans les moments de colère, les phrases sont hachées, torturées, cassantes, comme les déferlantes d'une tempête qu'on espère brève. On a envie de ne pas les écouter, mais on les entend quand même, et on souffre de les savoir justes, souvent.

       Heureusement, ces sonorités-là n'ont qu'un temps, et celui des mots positifs revient bien vite. Ponctué de mille façons, le bruissement de sa vie me parvient comme une mélodie réussie. Le raclement de gorge, léger comme un oiseau. Le crissement des dents sur des ongles déjà courts. Le frôlement silencieux de ses lèvres pour un bisou rapide. Le sillon cristallin des mains dans ses cheveux pour rattraper une mèche envolée. Le vacarme rougissant de ses paupières qui se closent pour masquer un regard ensoleillé. Le souffle ténu et émouvant de son sommeil, lorsqu'enfin, sa respiration se fait si apaisée.

       Tout est musical dans ces sons qui me parviennent d'elle, du bruit de ses pas aux vingt mots de son répondeur, du glissement de son stylo à sa porte qui s'ouvre, du froncement de ses sourcils au cadeau de son sourire.

Par Nino
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Lundi 1 mai 2006

       Petra venait chaque hiver passer quelques jours ici. Elle se sentait une autre femme dans cette vieille maison, loin de son travail, loin des laideurs urbaines, loin de toute préoccupation matérielle. Lorsque ses grands-parents étaient décédés, personne dans la famille ne s'était précipité pour acquérir la demeure perdue au bord de l'océan. Elle avait alors repris l'ancienne bâtisse aux murs épais, espérant y retrouver les émotions des étés de son enfance. Mais c'était un tout autre univers qu'elle avait ressenti en venant régulièrement dans ce lieu.
       Tout bien pesé, c'était l'hiver qu'elle préférait, lorsque les rafales de vent du dehors faisaient apprécier encore plus la sécurité du dedans. Pelotonnée dans un grand pull-over devant la cheminée, Petra laissait filer le temps sans le compter, repensait au passé et projetait l'avenir. Elle se sentait en confiance dans cette maison trapue, comme si une âme généreuse l'y accueillait. Dans les périodes difficiles, elle retrouvait toujours sa sérénité après des moments privilégiés dans ce havre de paix. Elle se souvenait de son grand-père qui avait toujours vécu ici depuis qu'il avait eu l'âge de quitter ses propres parents, et elle se disait qu'il avait peut-être trouvé le bonheur sans lui courir après toute sa vie.
       De temps à autre, elle devait aller chercher dehors quelques bûches derrière la maison, le long de ce grand mur aveugle qui faisait paraître le lieu si austère au premier abord. Le feu prenait toujours très aisément, et procurait chaleur et quiétude durant ces instants où le temps n'avait plus d'importance. La réserve de bois semblait inépuisable, mais elle n'en abusait pas, puisant juste de quoi alimenter un beau feu. Un soir, en déplaçant une bûche plus massive que les autres, quelques rondins dégringolèrent en laissant deviner une surface métallique, d'aspect mat et rouillé. Intriguée, Petra dégagea ce qui apparut comme un vieux coffret aux parois faites d'un métal épais. Il était terni par le temps, sembalit d'un âge indéfinissable, mais gardait toute sa beauté intacte. Elle revint avec l'objet dans la maison, le posa devant la cheminée, et l'observa un long moment à la lumière changeante des flammes.
       Puis, elle ouvrit le coffret, sans difficulté, comme si les années n'avaient pas altéré son mécanisme. Son regard se posa sur l'unique objet qui y reposait, une feuille de papier épais et d'aspect très ancien. Y était dessiné le portrait en pied d'un petit homme râblé, portant de lourds vêtements et affichant un sourire comme elle n'en avait jamais vu de représenté. La gentillesse et la sympathie qui se dégaeaient de ce petit bonhomme faisaient oublier son aspect étrange au premier abord. Il y avait comme une cordialité désintéressée dans son regard, une sorte de volonté de protection sans contrainte d'aucune sorte, et Petra se dit qu'il était tout à l'image de cette demeure qui abritait ce dessin depuis tant d'années. Elle s'interrogea sur l'auteur de ce portrait, était-ce son grand-père ? Mais la feuille de vieux papier et le coffret qui l'abritait étaient bien plus anciens encore. Son grand-père avait-il alors juste protégé ce qui semblait être l'âme de la vieille maison ?
       Sans réponse à ses questions, et sans envie particulière de tout savoir absolument, Petra disposa avec soin le dessin au fond du coffret de métal, referma celui-ci doucement, et le déposa sur le dessus de la cheminée. Le portrait, le coffret, la maison, tout cela ne faisait qu'un et semblait ne jamais avoir fait qu'un. Elle retourna chercher un peu de bois dehors, s'installa devant la cheminée comme pour une conversation, et laissa à nouveau filer le temps. Si c'était possible, elle aimait encore davantage l'ancienne demeure.

Par Nino
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Mardi 9 mai 2006

       Il était une fois, il y a bien longtemps, un ouvrier qui vivait paisiblement, se déplaçant au gré des travaux qu’on voulait bien lui donner. Il aimait son travail, et n’hésitait pas à y passer plus de temps que nécessaire, afin que le résultat fût parfait.
       Un jour, il advint qu’on lui confiât la construction du mécanisme d’un petit moulin, lequel serait érigé par d’autres ouvriers, le long d’un canal en projet. La paie était bonne, la tâche intéressante, il accepta avec enthousiasme de mettre en œuvre son savoir-faire sur ce projet.

       Le premier jour, il découvrit les outils qu’on allait mettre à sa disposition. Certains paraissaient être déjà très usagés, alors que d’autres semblaient n’avoir jamais servi. Mais rien ne le rebutait et il écouta avec attention les instructions sur des méthodes de travail qu’il allait devoir respecter.
       Les jours suivants, cet homme de bonne volonté commença à effectuer les travaux qu’on lui avait demandés. Il s’étonnait bien de n’avoir pas encore les murs sur lesquels se fixerait le mécanisme en cours de montage, mais on le rassura doctement. Il continua donc à œuvrer avec application.

       Quelque temps plus tard, les murs du moulin commencèrent à se dresser, et pris d’un doute, notre homme posa quelques questions aux autres ouvriers sur certains points qui lui semblaient curieux. Il s’avéra vite que le mécanisme projeté serait inconciliable avec les parois telles qu’elles se dressaient sur le chantier.
       Après un long conciliabule avec le maître d’ouvrage, les plans du mécanisme furent modifiés de façon à ce qu’il soit d’équerre dans le bâtiment. Et chacun se remit au travail. Mais les changements en apparence anodins avaient des conséquences cachées: telle pièce ne pouvait plus jouer correctement, telle autre ne tenait pas et devait être réduite, une autre encore ne s’adaptait plus à l’ensemble.
       L’ouvrier effectua tous les changements nécessaires, les uns après les autres, autant sereinement que possible. Il se rendait bien compte que l’efficacité du mécanisme serait moindre, mais lorsqu’il soulevait le problème, il lui était rétorqué qu’on lui demandait de le construire, et non de le concevoir. Il s’exécutait donc.

       Un peu plus tard, alors que les murs et le mécanisme semblaient achevés convenablement, on découvrit que le flux d’eau qui passerait par ce moulin serait finalement plus important que celui envisagé initialement. On demanda alors au travailleur de modifier en conséquence son œuvre, ce qu’il fit avec un léger début d’amertume. Il prit presque le pli de ces changements de directives.
       Ce qu’il voyait aussi chez les autres ouvriers ne le consolait point. Tel mur ici devait être renforcé, tel autre là devait au bout du compte inclure une fenêtre, un dernier ne servait finalement pas. De plus, les matériaux devenaient difficiles à obtenir, et il fallait réclamer à de multiples reprises avant d’obtenir le moindre sac de ciment ou la moindre poutre nécessaire.

       Vint le temps où le moulin fut achevé complètement, à la grande joie de tous ceux qui avaient travaillé dessus. Il y avait bien des imperfections, des bricolages de ci de là, des solutions parfois un peu bizarres qui s’étaient imposées, mais l’ensemble fonctionnait, du moins avec l’eau de ces barriques qui avait permis de réaliser quelques tentatives, le canal n’étant pas encore construit.
      
Il ne le fut jamais.

       Les ouvriers qui avaient quitté le chantier avant son accomplissement ne surent pas que le fruit de leur travail, où ils avaient conjugué ténacité et savoir-faire, ne serait jamais utilisé. Celui qui s’était dépensé sans compter pour que son mécanisme tourne comme une horloge le sût, lui. Il en conçut beaucoup d’amertume et de tristesse, et ne retravailla plus jamais sans penser que ce qu’il faisait était peut-être inutile.

       Moralité: heureusement, ceci est une fable ! De nos jours, au temps de l’informatique, ce serait totalement imaginaire ! 

Par Nino
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Jeudi 11 mai 2006

       Il souriait. La branche à laquelle il se tenait se brisa alors avec un bruit sec. Il bascula lentement en arrière. Son pied glissa et il chuta sans savoir comment se rattraper.
       Il était arrivé tout en haut de l’arbre en suivant le chant de la mésange, escaladant sans s’en rendre compte, atteignant le sommet sans se retourner, arrivant là où la vue est plus belle là où l’air est plus pur, là où les branchages sont plus fragiles.
      
Il n’avait d’yeux  que pour elle, tous ses sens étaient tendus vers cette mésange à la robe claire et au chant harmonieux. Et elle allait continuer son vol, au delà de cet arbre, si haut soit-il…
       C’est quand il prit conscience de cette situation que la branche se brisa et qu’il bascula. Il perdit alors l’oiseau de vue et commença à tomber. Son dos cassa quelques branchages assez minces, puis il rebondit sur une branche plus importante. Durant une fraction de seconde, il reconnut un nid pourvu d’œufs prêts à éclore et qu’il avait pris soin d’épargner.
       Il revit aussi les contours d’un visage que dessinait une plaque de mousse et qu’il avait aimé quelques instants auparavant. Ses bras battaient l’air sans qu’il ne put les contrôler, ses mains étaient griffées sans discontinuer dans cette chute saccadée qu’il ne pouvait pas stopper, qu’il ne savait pas arrêter.
       Parfois, sa tête heurtait un obstacle et il perdait conscience une fraction de temps. Puis, il se revoyait chutant, repensait à cette mésange envolée. Le voyait-elle tomber ainsi ou s’était-elle enfuie déjà si loin ?
       Quand la zone des feuillages fut dépassée, la descente s’accéléra, plus aucune gêne n’empêchant la chute libre. Il revit le tronc massif, ces quelques premiers mètres qu’il avait été si difficile de gravir, tellement exaltant aussi.
       Tournant une dernière fois sur lui-même, il n’aperçut pas la mésange, mais l’herbe sur laquelle il était étendu lorsqu’il l’avait remarquée. Cela semblait un passé si lointain... Pas un cri ne lui avait échappé depuis que la branche s’était rompue.
       Mêlant au sol le vert et le rouge, quelques rigoles de sang s’échappaient de son visage resté intact sur un corps disloqué. II souriait.

 

 

 

 

Par Nino
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Samedi 13 mai 2006

       J'ai un lave-linge. Ou plutôt j'avais un lave-linge. Une machine assez étonnante, capable de beaucoup de choses. Au début bien sûr, il avait fallu faire pas mal d'efforts pour l'installer, mais une fois les règles du jeu assimilées, je savais en tirer le meilleur, ou du moins essayer.

       Ainsi, elle savait monter en température et donner au tissu le soyeux agréable qu'on aime sentir sur soi. On lui donnait des vêtements fatigués, chiffonnés, usés par le simple fait d'être ordinaires, et ils ressortaient comme revigorés, ranimés d'une vie nouvelle. Ils pouvaient ensuite être mis tout de suite et finissaient de sécher à même le corps, ou bien étendus naturellement aux rayons du soleil pour en capter la douce chaleur. Je ne connaissais pas tout le détail de ce qu'elle savait faire, je n'avais pas le mode d'emploi, comme pour beaucoup de choses d'ailleurs. Alors, j'essayais beaucoup, je tentais de doser différemment à chaque fois, de sentir et de ressentir les différences. Tout allait pour le mieux.

       Et puis un jour, quelque chose a cassé. Je n'ai pas vu l'usure, peut-être était-ce d'ailleurs un problème de compatibilité, je ne sais pas. Toujours est-il que le mécanisme fragile s'est déréglé, que l'eau est devenue très chaude, puis bouillante, puis brûlante. J'ai encore quelques marques. Il n'est plus ressorti que des vêtements abîmés, pas détruits, mais un peu quand même. Lorsque j'avais vu cela, j'avais essayé d'ouvrir la porte, mais tout ce que j'ai réussi à faire a été de déclencher les grandes eaux...

       J'ai mis du temps à éponger. Heureusement, des amis m'ont aidé. Sans doute y avait-il une pièce de cassée, ou un tuyau, ou un défaut à l'origine, ou un manque d'attention, ou trop de sollicitations, enfin je n'en sais rien. Du coup, je ne lui confie plus rien, c'est dommage. Qu'est-ce que je vais faire, maintenant ? Je n'ai pas l'intention de laver mon linge à la main trop longtemps, mais cette machine est encore présente chez moi, en moi, comme un poids inutile. Cependant, je n'aime pas aller traîner dans les boîtes d'électro-ménager. Alors, on verra bien si je retrouve un jour un lave-linge aussi prodigue et aussi enrichissant, et si j'entends à nouveau la musique de son tambour.

Par Nino
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