Il était une fois, il y a bien longtemps, un ouvrier qui vivait paisiblement, se déplaçant au gré des travaux qu’on voulait bien lui donner. Il aimait son travail, et n’hésitait pas à y passer plus de temps que nécessaire, afin que le résultat fût parfait.
Un jour, il advint qu’on lui confiât la construction du mécanisme d’un petit moulin, lequel serait érigé par d’autres ouvriers, le long d’un canal en projet. La paie était bonne, la tâche intéressante, il accepta avec enthousiasme de mettre en œuvre son savoir-faire sur ce projet.
Le premier jour, il découvrit les outils qu’on allait mettre à sa disposition. Certains paraissaient être déjà très usagés, alors que d’autres semblaient n’avoir jamais servi. Mais rien ne le rebutait et il écouta avec attention les instructions sur des méthodes de travail qu’il allait devoir respecter.
Les jours suivants, cet homme de bonne volonté commença à effectuer les travaux qu’on lui avait demandés. Il s’étonnait bien de n’avoir pas encore les murs sur lesquels se fixerait le mécanisme en cours de montage, mais on le rassura doctement. Il continua donc à œuvrer avec application.
Quelque temps plus tard, les murs du moulin commencèrent à se dresser, et pris d’un doute, notre homme posa quelques questions aux autres ouvriers sur certains points qui lui semblaient curieux. Il s’avéra vite que le mécanisme projeté serait inconciliable avec les parois telles qu’elles se dressaient sur le chantier.
Après un long conciliabule avec le maître d’ouvrage, les plans du mécanisme furent modifiés de façon à ce qu’il soit d’équerre dans le bâtiment. Et chacun se remit au travail. Mais les changements en apparence anodins avaient des conséquences cachées: telle pièce ne pouvait plus jouer correctement, telle autre ne tenait pas et devait être réduite, une autre encore ne s’adaptait plus à l’ensemble.
L’ouvrier effectua tous les changements nécessaires, les uns après les autres, autant sereinement que possible. Il se rendait bien compte que l’efficacité du mécanisme serait moindre, mais lorsqu’il soulevait le problème, il lui était rétorqué qu’on lui demandait de le construire, et non de le concevoir. Il s’exécutait donc.
Un peu plus tard, alors que les murs et le mécanisme semblaient achevés convenablement, on découvrit que le flux d’eau qui passerait par ce moulin serait finalement plus important que celui envisagé initialement. On demanda alors au travailleur de modifier en conséquence son œuvre, ce qu’il fit avec un léger début d’amertume. Il prit presque le pli de ces changements de directives.
Ce qu’il voyait aussi chez les autres ouvriers ne le consolait point. Tel mur ici devait être renforcé, tel autre là devait au bout du compte inclure une fenêtre, un dernier ne servait finalement pas. De plus, les matériaux devenaient difficiles à obtenir, et il fallait réclamer à de multiples reprises avant d’obtenir le moindre sac de ciment ou la moindre poutre nécessaire.
Vint le temps où le moulin fut achevé complètement, à la grande joie de tous ceux qui avaient travaillé dessus. Il y avait bien des imperfections, des bricolages de ci de là, des solutions parfois un peu bizarres qui s’étaient imposées, mais l’ensemble fonctionnait, du moins avec l’eau de ces barriques qui avait permis de réaliser quelques tentatives, le canal n’étant pas encore construit.
Il ne le fut jamais.
Les ouvriers qui avaient quitté le chantier avant son accomplissement ne surent pas que le fruit de leur travail, où ils avaient conjugué ténacité et savoir-faire, ne serait jamais utilisé. Celui qui s’était dépensé sans compter pour que son mécanisme tourne comme une horloge le sût, lui. Il en conçut beaucoup d’amertume et de tristesse, et ne retravailla plus jamais sans penser que ce qu’il faisait était peut-être inutile.
Moralité: heureusement, ceci est une fable ! De nos jours, au temps de l’informatique, ce serait totalement imaginaire !